Ladakh/Zanskar #5: Tashi delek Tenzing Gyatso!

Publié le 30/08/2026

Depuis 1989 où je sillonnai pour la première fois l’Himalaya pakistanais, puis 1990, le Ladakh/Zanskar, je n’ai cessé de retourner dans les pays himalayens, notamment 7 fois au Tibet, mon pays de coeur.

A l’été 2004, pédalant de Genève à St-Pétersbourg (où j’allais présenter le diaporama de mon tour du monde 12 fois en faveur de homeless.ru, l’assocation caritative de soutien des SDF de la ville), je franchissai une quinzaine de cols dans les Alpes et les Dolomites et poursuivi jusqu’au sud-est de l’Autriche, faisant halte à Hüttenberg, pour visiter le musée Heinrich-Harrer (qui vaut vraiment le détour), de rencontrer aussi en chair et en os, chez lui, celui qui fut le confident et un enseignant du jeuneTenzin Gyatso. Le 14ème Dalaï-lama et Heinrich Harrer partagèrent une indéfectible amitié jusqu’au décès de ce dernier, le 7 janvier 2006.

Photo: Heinrich Harrer Museum

Leurs vies se sont inscrites dans la grande histoire. Dans ce billet, je n’évoquerai pas la part d’ombre de chacun d’eux et les controverses qu’elles suscitent. Je les avais lu tous deux et je me sentais proche d’eux. De Tenzin Gyatso, pour les voir visités à plusieurs reprises, je connaissais le Norbulingka et le Potala, sa chambre d’enfant de laquelle il avait vue sur tout Lhassa. Depuis 1995, j’avais assisté à la destruction systématique du bourg fortifié de Shöl et de la vieille Lhassa, à sa chinisation à marche forcée, comme toute la dite Région Autonome du Tibet. C’est un véritable miracle si le Potala, bien que maltraité et truffé de surveillants en civil, de caméras et de micros, n’ait pas été détruit. Soignant une pneumonie à l’hiver 2008, je séjournai trois mois à Lhassa, certes pas sept ans, mais j’eus le loisir de sillonner abondamment la ville à pied et d’être présent en mars 2008 lors de la révolte tibétaine et de la terrible répression qui s’en suivit. D’en témoigner quelque jours plus tard sous pseudonyme dans la presse suisse.

On ne peut se tromper d’adresse. Le chalet de Heinrich Harrer est la plus haute maison de Knappenberg, une ancienne cité minière. Deux lions des neiges couvrent la porte d’entrée de son garage. Lorsque je frappai au portail, sa femme accouru pour me dire de revenir dans une heure, après la sieste de son mari. J’avais hâte de rencontrer l’homme qui avait réussi à s’évader à sa deuxième tentative en 1944 en compagnie de Peter Aufschneiter d’un camp d’internement indien près de de Dehradun. Aufschnaiter et Harrer franchirent quelque 65 cols de plus de 5 000 mètres d’altitude, gagnant finalement Lhassa le 15 janvier 1946, après une folle équipée de 20 mois Lorsque je lui parlai du Royame de Guge, de Tsaparang et de de Thöling où, sur un petit pont qui enjambait la Sutlej, un jeune Chinois m’avait montré avec fierté la première turbine hydro-électirque qu’il poserait là, Harrer fouilla avec assiduité dans sa mémoire: oui, c’était bien cela. Il ne cessa de répéter le mot « Thöling », le premier d’un fil d’Ariane pour repêcher une histoire vécue. Il se souvint alors avec une lueur dans les yeux, comment ils furent immédiatement priés de passer leur chemin. D’aucuns pensent que l’isolationnisme que pratiquait alors le Tibet lui coûta son indépendance. Quelques années plus tard, alors fonctionnaire de gouvernement tibétain, il vit arriver dans son bureau une dame qui venait tout exprès de Thöling. Elle ne cessa de se prosterner, déposa plusieurs centaines d’oeufs et des kilos de farine d’orge, sembla bouleversée. Elle tenait à exprimer les plus profonds regrets du Bonpö de Thöling de ne pas les avoir accueilli, lui et Aufschneiter, lorsqu’ils furent en détresse, mais il ignorait alors tout du destin qu’allait prendre leur rencontre avec Dalaï-lama.

A 91 ans, Heinrich Harrer m’accorda une heure intense. Lorsque je lui glissai que pendant une durée égale de son séjour à Lhassa, j’avais pédalé autour du globe, il intima à un ami présent de saisir son autobiographie dans le coffre de sa voiture pour me l’offrir. Il regarda sa femme et lui dit: « Regarde comme c’est beau: une jeune vient me visiter à vélo parce qu’il m’a lu¨, je suis touché ».

En quittant Genève, j’avais pris soin d’emporter la couverture de la traduction allemande du Chant des Roues. Les lecteurs germanophones reconnaîtrons à droite sur la photo, la couverture de Durchgedreht- 7 Jahre im Sattel. Il me le dédicaça d’un: « A un ami des 7 ans » et signa en tibétain, une langue qu’il maîtrisa parfaitement. En 1982, lorsqu’il prit la chance de se rendre en visite au Tibet (ce fut l’unique fois), une vieille femme le reconnu dans la kora autour du Jokhand et l’interpella en tibétain. Lorsque je parvins à Vienne, j’entrai dans une librairie, achetai mon livre et lui le fit parvenir, dédicacé, comme je lui avais promis.

Choklamsar, 25 août 2026. Un grande joie m’inonda lorsque j’approchai le Dalaï-lama. D’un seul tenant, mes lectures, mes voyages dans son pays et mon affection de longue date pour le peuple tibétain et sa culture remontèrent à la surface.

Ma rencontre avec le Dalaï-lama, aussi brève fut-elle, représente l’aboutissement d’un long compagnonnage avec son pays et son peuple.

Sumdo, Ladakh, août 2026