Amanda Ngaribao, femme, cycliste et urbaniste à Kampala

Publié le 20/08/2019

La Velo-city, assises mondiales et annuelles de la petite reine, a eu lieu cette année à Dublin du 25 au 28 juin. Rencontre avec l’une de ses intervenantes, l’urbaniste ougandaise Amanda Ngaribano qui, en fervente cycliste, veux « amsterdamiser » la capitale Kampala.

La charismatique conférencière monte sur scène, enveloppée dans un vêtement aux couleurs flamboyantes : « Chez nous, c’est vite vu, il n’y a pas de voitures individuelles !… C’est en soi une chance pour ne pas répéter les mêmes erreurs qu’en Europe, mais dans les pays du sud, le vélo est hélas le véhicule du pauvre… Il souffre d’une image extrêmement négative ». En projetant côte-à-côte une photo du centre de Kampala, englué dans son trafic chaotique de taxi-collectifs, de camions, de mobylettes, de vélos, de chariots et de piétons et une Amsterdam rêvée par les cyclistes du monde entier (une ville qu’elle connaît bien pour y avoir étudié), Amanda Ngaribano met instantanément le public dans sa poche. Une seconde image montre la récente première bande cyclable de la capitale ougandaise peinte sur moins d’un kilomètre… On mesure là le long chemin qu’il reste à parcourir.

Bad girl

Pour accomplir son rêve, Amanda Ngaribano est triplement minorisée : en temps que femme, cycliste, très éduquée, de surcroît dans un pays pauvre.Trois termes « incompatibles » : « En Afrique, si vous êtes une femme, vous ne roulez pas. Si vous êtes pauvres, vous avez le droit de pédaler, mais vous êtes considéré comme moins que rien ; si vous êtes femme et que vous roulez à vélo, vous êtes considérée comme une bad girl. Armée de ses compétences et de son enthousiasme, avec humour et obstination, elle est le porte-voix des invisibles, les cyclistes du quotidien de Kampala qui sont aussi ses authentiques héros. « Ce sont des personnes véritablement libérées, si courageuses, pour avoir osé choisir un mode de déplacement qui n’est pas apprécié par beaucoup de monde. Elles connaissent le trésor et la terreur dans leur ville lorsqu’elles se déplacent ». Son fils, me dira-t-elle, souhaiterait que sa mère devienne présidente « pour que le pays soit couvert de pistes cyclables ». Mais le trafic est chaotique, la réalité insistante et cruelle, on répond à ses propositions urbanistiques en lui envoyant des tweet avec des allusions sexuelles à peine masquées. « Vous voyez le niveau ! » s’exclame-t-elle.

Bicycle Lady

Depuis 2006, Amanda Ngaribano milite pour la priorisation d’une planification urbaine jusqu’alors singulièrement inexistante. En terme de décision politique, elle n’a pas le pouvoir, mais l’assaille sans relâche. Amanda Ngaribano est une empêcheuse de tourner en rond. Derrière la mère et cycliste passionnée se cache une urbaniste qualifiée, doublée d’une professeure à l’Université de Makerere. Pour beaucoup de gens cependant, cela semble étrange et unique qu’avec un titre si prestigeux, elle puisse être si attachée aux bicyclettes et pédale pour se déplacer. A Kampala, on l’affuble du sobriquet de « Bicycle Lady » ou « Madame bicyclette », un surnom lancé par le greffier de la municipalité de la capitale et depuis repris par tous.

Chaos urbain

Aux heures de pointe, Kampala implose, « l’usager de la route ne sait pas se comporter. La capitale souffre d’un manque cruel de transports collectifs. C’est en général stressant de se déplacer à Kampala pour les piétons et les cyclistes ». Amanda souligne que « La politique est déjà là, mais son application manque singulièrement dans un pays où les frais de déplacement grèvent 80 % des revenus. Ici comme ailleurs, les vélos seraient aussi un élément-clé pour résoudre la congestion du trafic. Dans le même temps subsiste le défi majeur de maintenir l’infime minorité de cyclistes actuels et en attirer de nouveaux, pour libérer de l’espace. Mais il faudrait bien plus, l’élaboration d’un masterplan pour intégrer d’une façon intelligente et délibérée tous les modes de transports ».

Lire également: “Objectif: ‘Amsterdaniser’ Kampala” in Magazine ATE de l’ATE, 4/2019:

La femme est l’avenir de la bicyclette

Quid de la campagne ? « Hors de Kampala, le vélo rend la vie plus aisée aux femmes. Il remplace l’âne et joue un rôle important dans la distribution de produits agricoles ou comme moyen d’accès aux services sociaux et pour faire ses courses. Elle permet aux filles d’être scolarisées. Dans quelques régions du nord et du nord-est, c’est très normal pour les femmes de pédaler, et même de transporter de très lourdes charges avec leurs enfants sur le dos ». Amanda doute pourtant que les femmes puissent conserver cette culture si leur statut social venait à changer. C’est même l’une de ses craintes « si nous ne réalisons pas certaines choses d’une bonne façon et rapidement en nous inspirant d’Amsterdam pour instituer un ordre spatial sur la chaussée ». Dans le domaine de la mobilité, le vélo est un moyen de se libérer de la surdépendance aux hommes ». Léopold Senghor abondait dans ce sens, lorsqu’il écrivit : « Quand on éduque des femmes, on éduque tout un pays ».

Vision

« Mon rêve est simple : des pistes cyclables, clairement démarquées constituant un bon réseau, relié à des stations de transports publics et à des terminaux. J’aimerais que tous les bâtiments publics soient conçus en incluant des parkings à bicyclette. Je souhaite que Kampala installe un système de transports publics fiable et à haute capacité, qu’il aide les citoyens qui sont prisonniers des taxis collectifs, malgré ses inconvénients et coûts. J’aspire à une Kampala avec des parcs public fonctionnels, où les pauvres n’auraient pas à être identifiés par leur moyen de déplacement, par les lieux où ils passent ou par leur apparence. Je rêve d’une ville qui permettrait à nos enfants de pédaler ou de se rendre en toute sécurité à l’école ».

Je l’ai vécu moi-même en traversant l’Afrique à vélo : la bicyclette reste associée aux va-nu-pieds. Pourquoi diable le Blanc que je suis, supposé riche et cultivé par définition, s’obstinait-t-il à s’infliger une telle épreuve ? Amanda Ngaribano n’en démord pas : elle rêve d’accueillir l’édition 2022 de la Velo-city à Kampala !

Claude Marthaler

Voir aussi:

www.amandangabirano.com/ et Amanda Ngaribao Azidah, “LeVélo est un trésor“, pp.175-179 in Claude Marthaler, A tire-d’Elles, Femmes, vélo et liberté , (Slatkine, 2016)

Jessica Arpin, la cycliste-acrobate dansTout à Verlan!