Sohan Lal, rickshaw driver indien à Bern

Publié le 04/02/2019

L’incroyable parcours d’un cireur de chaussures indien, devenu père de famille, qui aujourd’hui fait visiter Bern aux touristes et aux habitants à bord de son pousse-pousse.

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Rencontre du Dalaï-Lama

« J’étais fasciné par les jeunes touristes qui prenaient possession d’un parc à Delhi, lisaient, discutaient, pic-niquaient, y faisaient la sieste. Je m’en approchais discrètement avec ma boîte à cirer les chaussures. Ils m’apprivoisèrent. C’est comme cela, peu à peu, que j’ai appris l’anglais. Après un certain temps, je fus en mesure de reconnaître chaque paire de chaussures, leur provenance et donc le pays d’origine de chaque touriste. Mais un jour, un policier hargneux m’expulsa définitivement du parc. C’était en 1994. C’est ainsi que, encore adolescent, je louai un tuk-tuk et m’improvisai chauffeur sans même posséder de permis. »

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Durant toutes ces années à côtoyer les touristes, Sohan finit par faire la connaissance de Karin, un jeune danoise à la tête d’une agence de voyage qui se rendait trois à quatre fois par an en Inde. Une relation de confiance s’établit, si bien qu’elle le contacta régulièrement comme guide-chauffeur pour des touristes et lui offrit même, une fois l’an, un vol vers l’Europe. En 1998, elle le recommanda auprès d’un journaliste et d’un cameraman de la TV nationale danoise qui se rendaient à Dharamsala pour réaliser une interview du Dalaï-Lama. Sohan su se rendre indispensable tout en prenant soin de se tenir à l’écart pendant l’entrevue, mais le Dalaï Lama le repéra immédiatement, le tira de son retrait volontaire et l’invita à venir auprès de lui pour une photo. Son visage s’illumine un instant lorsqu’ il m’exhibe fièrement sur l’écran de son téléphone portable la fameuse photo en compagnie de Sa sainteté et des deux journalistes. « Dès ce moment là, ma vie changea. J’ai appris beaucoup en voyageant. Voyager est l’une des meilleures choses dans la vie ».

La force de l’amour

Sohan Lal rencontra sa femme en Inde à un moment où elle en avait un peu marre des Indiens qui se battaient pour lui vendre n’importe quoi. Et puis lorsqu’on est une Occidentale aux cheveux blonds et aux yeux bleus, rien ne semble plus les arrêter. Malgré cela, Sohan, alors simple chauffeur de tuk-tuk s’avèra assez persuasif pour l’inviter avec son frère à boire un çai. « Dès le premier instant, j’ai su ! » me fait-il, en m’offrant un jus de gingembre chaud dans un café à Bern, politesse indienne oblige. Nadia avait 19 ans. C’est son cousin, qui en véritable amoureux de l’Inde, lui avait suggéré de s’y rendre, comme « un détour obligé dans la vie pour apprendre sur elle-même et le monde ». Nadia suivit son conseil, sans deviner cependant un seul instant qu’elle tomberait un jour amoureux d’un Indien, et précisément celui-là. Quelques semaines plus tard, ils se retrouvèrent à Hampi où elle tomba sévèrement malade. Sohan pris soin d’elle du mieux qu’il put. Lorsqu’elle lui demanda d’appeler sa mère en Suisse, celle-ci s’inquiéta. Il prit peur, lui l’Indien, pauvre et de basse caste.

Nadia rentra en Suisse, mais revient un mois plus tard. Elle souhaita l’inviter en Suisse, mais la demande de visa lui fut refusée. Ils finirent tout de même par se rencontrer, au Danemark. Nadia se décida alors d’aller vivre un an avec lui à Delhi et d’apprendre l’hindi. Ils rendirent alors visite régulièrement au père de Sohan qui habite un village à proximité de la capitale. Elle rentra définitivement en Suisse, avec la certitude qu’elle ne voulait pas s’établir en Inde. Sohan, lui, souhaitait à son tour simplement tenter de vivre un an en Suisse, avec sa partenaire, hors mariage, pour décider ensemble de leur avenir. Mais la Suisse ne lui octroya que trois mois de visa touristique. Il débarqua à l’aéroport de Zürich avec l’équivalent de trois cent francs en poche et quelques habits. A l’époque, en 2000, Nadia qui a suivi une formation en hôtellerie, travaillait comme serveuse dans un café à Bern et vivait dans un studio. Se marier fut pourtant la seule possibilité pour eux de vivre ensemble. Leur histoire rappelle singulièrement celle de Pikej, un intouchable, portraitiste de rue, qui tomba amoureux d’une suédoise et finit par pédaler d’Inde en Suède avant de fonder une famille avec elle1. La rencontre de Sohan avec Nadia pourrait tout aussi bien ressembler à un conte de fée, mais rien n’est facile, qui plus est lorsque Sohan se découvre soudainement épileptique, un mal qui le poursuivra jusqu’en 2011 et l’oblige aujourd’hui encore à observer un strict traitement médicamenteux. Et puis, Sohan est illettré, et lorsque de 2003 à 2005, il suit des cours d’allemand, il se heurte violemment à une difficulté incommensurable. C’est ainsi qu’il finit par exercer tour à tour de petits métiers : livreur de journaux à bicyclette, pédaleur de rickshaw, laveur de voitures, plongeur, chargeur de plateau-repas dans les avions, employé dans une boucherie, lui l’hindou, alors que sa femme est végétarienne !

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Entre temps, ils fondent une famille. Leurs deux filles, Vicky et Riya, ont aujourd’hui sept et dix ans.

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1Per J Andersen, La véritable histoire d’un Indien qui fit 7000 km à vélo par amour, fleuve éditions, 2014 pour l’édition française.

Rickshaw driver à Bern

En 2011, Nadia tombe inopinément sur une annonce d’une compagnie de vélotaxis bernoise qui cherche à engager des pédaleurs. Sohan postule et roule si bien qu’au terme d’une période probatoire de deux mois, on l’engage pour deux ans. En 2014, il souhaite devenir indépendant et part à Berlin avec l’intention de s’acheter un rickshaw. Une campagne de financement participatif est lancée pour l’épauler dans sa démarche, mais elle échoue. Il finit par se procurer un , deux puis trois modèles d’occasion. Sohan fonde alors la compagnie Rickshaw Walla (http://rikschawalla.ch/index_en.html) et emploie aujourd’hui deux étudiants.

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La concrétisation d’un rêve

Sohan aurait pu s’attêter là, mai un rêve l’habite : rallier Delhi au guidon de son rickshaw à assistance électrique. Il quitte Bern le 3 septembre 2017 et atteindra la capitale indienne le 27 janvier 2018. Bien vite son moteur électrique lâche. De Münich, le voilà contraint de rejoindre Constance en camion, puis Vienne, où il finit par trouver le bon mécanicien qui apprécie son projet. Son accueil dans les Balkans est des plus chaleureux, mais les montagnes sucent ses batteries et le mauvais temps met à mal son moral.

D’Athènes, il envisage alors d’embarquer son pousse-pousse sur un cargo. Il trépignera cependant d’impatience, le temps de faire face à l’imprévu et obtenir un carnet de passage : 21 jours ! « Pédaler n’est rien face aux obstacles administratifs ! » En effet : en tout et pour tout, il roulera seulement trois semaines en Europe et cinq à six en Inde. Ses étapes les plus longues atteignent 230 km, mais en moyenne, il couvre 100 à 110 km par jour. Il transporte sept batteries pour un total de septante kilos. Son voyage estimé à trois mois et demi s’étira pendant un semestre.

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En Inde, le long de la route, on attribue de tels voyages à la folie d’Occidentaux un brin allumés, mais qu’un Indien s’y engage rend l’entreprise encore plus incroyable. « On me demande comment je peux être si égoïste au point d’abandonner ma famille derrière moi ?Comment je fais face aux multiples dangers ? En solitaire ? Que fuis-tu ? Es-tu le propriétaire d’une grande compagnie ? Parce qu’il parle hindi et un dialecte local, on ne le croit pas qu’il est parti de Suisse, mais on lui reconnaît souvent de la bravoure, à vrai dire on l’arrête constamment… pour mieux l’inviter !

Au soleil automnal, son pousse-pousse à assistance électrique tressaute sur les pavés de Bern. Sohan roule avec prudence, il accorde une attention particulière aux piétons tout en saluant de nombreux visages familiers. Sohan n’a pas atteint le bout de son chemin : à 41 ans, il rêve de créer une agence de voyage pour les Indiens qui visiteraient la Suisse…

Claude Marthaler

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Voir aussi:

le projet de solidarité et de coopération Rickhaw impulse project et la vidéo ci-dessous intitulée  de Jean-Louis Massard intitulée “A la rencontre des Rickshaws-Wallahs:

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Jean-Louis Massard se prend de passion à 45 ans pour les rickshaw-wallahs, ces conducteurs de vélo-taxi méprisés du sud-est asiatique. Investi dans des associations caritatives, sensible au monde qui l’entoure, il éprouve un jour au détour d’un souvenir l’envie de retourner sur le sous-continent et d’aller à la rencontre des humbles rickshaw drivers découvrir et partager leur condition de vie. Il débarque alors en octobre 2008 au Bangladesh, à Dhaka, la capitale emblématique des rickshaws, avec en main les coordonnées de Mustaffa, paysan devenu rickshaw-wallah. Avec lui, il plonge dans les quartiers populaires de banlieue et s’immerge aussitôt dans l’univers étourdissant des Compagnies de rickshaws, achète lui-même un vélo-taxi pour appréhender plus encore leur quotidien et part seul au guidon de son tricycle sur les routes du pays, avant de poursuivre son voyage en Inde Ses rencontres lui révèlent un Bangladesh bouillonnant, surprenant, et ses propres clichés sur le pays s’effondrent alors Une expérience humaine et citoyenne singulière et unique.

Lire aussiJean-Louis Massard, voyage au pays des rickshaws in La Liberté (9.3.2013) et De Dakha à Dellhi en rickshaw (pp. 87-91)  in L’insoutenable légèreté de la bicyclette (éditions Olizane, 2012)

Autre voyage extraordinaire:

Celui du Suisse Mario Richner a traversé à rickshaw l’Afrique d’Ouest en Est , qui en 19 mois traversa l’Afrique australe de la Namibie par le Botswana et la Zambie jusqu’au Mozambique                                                                                                                                                                              Lire: Mario Richner, mit einer indischen Rickshaw quer durch Afrika (pp12-24) in Globetrotter, das Reise-magazin für Weltentdecker (no 43, Herbst-Winter, 1995/96)

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et la vidéo de Claudia Hinterseer sur la courageuse Sumi Begum, la seule femme rickshaw puller à Dakha, Bangladesh: