Ladakh/Zanskar #8: Cycle Yatra
Publié le 01/11/2026
Vinay a vingt ans. Originaire de l’Orissa, il voyage à travers son pays dans un All India tour depuis un an et demi et souhaite compléter son Cycle Yatra sur le pourtour national durant un an supplémentaire. Je n’avais rien à lui apprendre, lui qui était issu d’un immense pays porteur d’une tradition multi-millénaire du pèlerinage. J’aperçus tout d’abord son vélo chargé, puis distinguai son corps allongé au pied d’une boutique, disant sans parole la fatigue qui inopinément, à un moment ou l’autre et sans crier gare, fauche tout cycliste. Je venais de retrouver la vallée de l’Indus, requinqué par un solide repas à Nimmu, une oasis signalée par de nombreux peupliers au bout d’une longue droite, toute en descente, bordée d’interminables casernes qui défiguraient le paysage. Mon corps tout entier, habité d’une fatigue ancienne, reprenait enfin vigueur, mais d’expérience, j’appréhendais un petit col sans nom qui domine la confluence du fleuve Zanskar et de l’Indus, un lieu géographique qui marque la mémoire et me rappela soudain mon timide départ de Leh quelques deux semaines auparavant.

A l’image de ces courants d’eau, sans réfléchir, nous firent route commune, Leh en point de mire. Le développement de son braquet l’obligea parfois à mettre pied à terre, tandis que je pouvais tout juste continuer à pédaler. Nous fîmes halte au lieu dit du magnetic hill qui dans sa frauduleuse désignation relatait une arnaque touristique, mais traduisait notre naissante complicité, nous permit cependant de boire un çai.
Le ciel se couvrit. Vinay savait qu’il se rendrait aujourd’hui à la Gurdwara Shre Pather Sahib, un lieu saint que le Guru Nanak (1469-1539), fondateur de la religion sikh, avait fondé, lors de ses innombrables voyages, à l’image de Ibn Battûta (1304-1368), ce grand érudit marocain, explorateur berbère et musulman. Je ne demandais qu’à suivre Vinay. La vue de ce temple sikh ré-ouvrait subitement une boîte à souvenirs: ma découverte à vélo de l’Inde à l’automne 1989 et du Temple d’Or d’Amristsar, puis ma traversée du Penjab et ma sortie du même pays début 1991, avec Heidi Triet, qui était en passe de boucler son tour du monde à vélo – enceinte avant notre rencontre- en direction de la Suisse, notre pays natal. Le Penjab indien, de son immense réseau de gurdwara, portait haut l’hospitalité du voyageur et du pèlerin. Nous étions reçus à bras ouverts.


En créant le sikkhisme, le Guru Nanak jeta un pont entre l’islam et l’hindouisme dont il rejeta le sytème des castes. Il prêcha la tolérance.

Dans ce décor kitch où le silence est roi, on se déplace pieds nus, le çai est mise à disposition à discrétion. Les croyants se recueillent, prient, psalmodient. Le repas très épicé, riz, lentilles, yaourt et chapati, est servi en ligne, parterre, dans des récipients en inox, à coup de louche. On s’assure par un deuxième tour, que tout le monde est bien rassasié.
Ce voyage au Ladakh se présente comme une révélation. Je retrouve toute l’Inde que j’ai tant aimée et parcourue avec peu de moyens, toute ma jeunesse…Nous dormons sur un matelas, avec un Sikh dans un grand hall où sont accrochés les portraits des gurus sikhs.

Le lendemain, nous franchissons un petit col tant redouté. Vinay évoque le Khardung-la. Je propose de lui payer une nuit de guest-house à Leh, mais par dignité, il refuse et à l’approche de la capitale, il se met à pleuvoir. Il déteste la pluie, s’abritera dans un cabanon et me laissera terminer seul ma première boucle à vélo de ce voyage au Ladakh.

Ils n’ont pas attendu de concept artificiel tel que « Voyager avec un dollar par jour » pour expérimenter une vie aventureuse sans argent. Ils n’ont tout simplement pas les moyens de voyager. Ou si peu, ou aucun. Autrefois, seulement juchés sur un vélo de marque Héro monovitesse. Leh était et sera encore pour la plupart d’entre eux le point culminant septentrional de leur périple. Là où commence souvent celui de tout cycliste occidental, grâce à son équipement plus performant. Désormais, certains issus de la classe moyenne indienne peuvent se procurer un vélo au développement adapté.
Chacun d’entre eux rêve de vivre de ses vidéos postées sur youtube ou insta, de devenir un successfull créateur de contenu, à l’image de Viscach, 22 ans, rencontré au retour de l’Umling-la (5798 m), à la veille de notre ascension de cet actuel « plus haut col carrossable du monde:

