Ladakh/Zanskar #0: Une transe himalayenne
Publié le 30/06/2026
« Lorsque la route s’effilochait puis imprimait à la montagne mille empreintes de semelles, j’harnachais mon vélo sur un cheval. Le cadre ficelé au dos de la bête était balloté et heurtait la crinière. Un second canasson transportait les huit sacoches, une réserve de sel, de l’huile, du riz et de la farine d’orge, du thé et du sucre: c’était une façon de poursuivre à la marge un labour intérieur. »

« Dans l’Himalaya, je croisais en permanence des regards magiques, lumineusement brouillés, fébriles, des fonds de pupilles océaniques. Ces regards m’emportaient plus loin qu’un voyage. Aux (ndla: 4) sources du Gange, je rencontrais les sadhûs, ces mendiants de droit divin particulièrement frêles, aux couleurs safran, qui parcourent l’Inde de long en large: ils arboraient la fragilité du roseau, mais aussi sa souplesse, sa finesse et son essence. Sur les versants chahutés par la mousson, comme ils coupaient les lacets de la route à pieds nus, je les retrouvais après chaque virage. A l’abri d’un bosquet, thé et shilom faisaient bon ménage à la gloire de Shiva! (…) Le temps s’estompait.«

Extrait deZen où l’art de pédaler. C’était avant-hier, il y a 36 ans, en 1990. Je venais de traverser l’Inde du nord au sud: une véritable histoire d’amour.

En 2002, je retournai au Ladakh comme on remonte à la source. C’était hier, à l’échelle de ma courte vie d’humain.
De ce premier voyage au long cours (1988-91) et de ce second été vécu dans l’Himalaya indien, naquit La transe-himalayenne, un texte fondateur qui donnera le ton aux écrits de Dans la roue du monde (paru en 2004, mon seul livre de photos), repris en grande partie dans Zen où l’art de pédaler (paru en 2017).
Ces petits riens qui finissent par nouer la trame d’une vie, me gorgent sans fin de nostalgie. Un troisième voyage sur le « Toit du monde » comme une eau de jouvence? Serai-je seulement à la hauteur? Ces cols qui se nouent au ciel sont les cairns de mon existence. Sans doute aussi pour panser des plaies, penser le monde, le reformuler, à l’aune des glaciers que se retirent, à l’échelle du temps long des pierres muettes, mais bien vivantes.
A la mi-juillet, l’espace d’un Long été (Une référence autant qu’une révérence à Lorenzo Pestelli) dans le macrocosme , je revisiterai mes strates intérieures, mais aussi bien sûr ces lieux et leurs habitants comme pour la première et la dernière fois, en y jetant tout mon être, ombre et lumière, conjurant par l’action le passage du temps et l’installation du crabe, avec lequel il me faut désormais composer.
Retourne-t-on toujours aux premiers amours? Après, je retrouverai La Bastide de la Source, mon microcosme – et ma compagne. Mais que diable, le voyage et mon yak font si peu appel à la raison!