Des confins aux confinement

Publié le 29/03/2020

Né à Genève, un appendice territorial suisse entouré par la France, et lové dans une cuvette bornée par le Salève, le Vuache et le Jura, j’ai toujours pu franchir la frontière sans ambages. Tout au plus, en sortant de France, les douaniers suisses contrôlaient nos marchandises (la quantité des produits laitiers et la viande, moins chers, étaient limités à l’importation). Aujourd’hui, les frontières des pays limitrophes sont fermées depuis peu. Personne ne sait encore pour combien de temps.

En voyage partout dans le monde, j’ai tenté maintes fois et vainement de raconter cette liberté de mouvement (qui enfant me paraissait naturelle) aux personnes rencontrées, elles qui pour la plupart, ne verront jamais leur capitale et ne posséderont jamais de passeport. « C’était dur de croire que ce petit carnet de trente pages, remplis de centaines de tampons multi-colorés et mots dans différentes langues, peut consommer autant de temps et d’argent, et d’anxiété. Ces pages sales, cependant, ouvrent les frontières » écrivit le Polonais Kazimierz Nowak lorsqu’il réalisa un tour d’Afrique en vélo entre 1931 et 1936. Combien de frontières ai-je ainsi traversé, muni d’un simple passeport suisse, ce véritable sésame? (J’ai même consacré un livre à cette thématique: L’homme-frontière, Du cap Nord aux confins orientaux de l’Europe, Slatkine, 2013).

Franchir une frontière à vélo nous fait éprouver une immense satisfaction et devant nous s’ouvre un monde totalement inconnu. Naviguant sur sa croûte terrestre, on se sent croître en nous l’âme d’un explorateur que le vélo ne cesse d’agrandir et d’enchanter. On pourrait facilement et en toute humilité, associer le franchissement d’une frontière géographique ou politique à celui d’une frontière intérieure. Gravir les cols, aux confins du ciel et la terre m’a toujours procuré les plus merveilleuses sensations. Ah, Voyages sellestes!

En 1953 déjà, Stephan Zweig écrivit: “Autrefois, l’homme n’avait qu’un corps et une âme. Aujourd’hui, il lui faut en plus un passeport, sinon il n’est pas traité comme un homme” (Le monde d’hier, souvenirs d’un Européen). Jusqu’alors, la discrète et muette bicyclette s’imposait comme le chantre du continuum.Tout occupés à décrypter mon passeport (en le lisant parfois à l’envers), les douaniers oubliaient souvent de fouiller mon yak, cet indomptable trafiquant d’émotions!

Par les temps qui courent, je pédale au Jura et m’échappe à saute-temps par l’Histoire du voyage à vélo et les histoires de ses pionniers en (re)lisant leurs récits croustillants. Au Moyen-Âge, le mot “confinement” signifiait précisément “aller jusqu’aux confins”…