La Bastide de la Source #1: Des momos pour la route

Publié le 28/08/2020

A l’image de l’irruption du volcan Tambora en 1815, qui accoucha d’une bicyclette, la diffusion d’un virus a lui seul redéfinit les frontières et le rôle de l’homme qui se découvre soudainement nu face à sa brève existence, comme le cycliste qui brave les éléments incontrôlables…

Plein Sud

C’est au nord de cet immensément petit pays, au lac de Constance, que nous entamons notre voyage à destination de la Bastide de la Source. La constance est peut-être bien ce qu’on apprend d’abord à vélo. Et la source, ce que l’on recherche. Traverser la Suisse à vélo me donne parfois le sentiment de pédaler dans une invisible cage dorée, de répéter une partition calfatée, écrite par d’autres, réveillant ma foutue nostalgie des lointains, de ma jeunesse aussi, mais cette sensation se dissipe peu à peu, une fois le guidon bien empoigné, à partager délicieusement la route avec ma compagne. Ce n’est pas tant le bout du monde que le pouls du monde que nous retrouvons à chaque fois en remontant en selle. La tournoiement du pédalier semble lié depuis toujours à celui des désirs (étymologiquement les étoiles). A vélo, on ne se perd pas, on se retrouve en suspension, à la fois axis mundi de son corps selleste et largué comme grain de poussière dans l’immensité. Rien de plus difficile à décrire pourtant que son pays natal que l’on croyait si familier. Comme la planète, on en a jamais fini d’en faire le tour. Il faut avant tout le renifler, s’en émouvoir, saborder les frontières nationales, cantonales, communales, urbaines et l’abondante signalisation, cette parole silencieuse qui gouverne nos déplacements, pour retrouver le mouvement intérieur, son unité, son lien direct à la terre.

Et aux autres, les amis, qui deviennent un peu les caïrns autour desquels nos zig-zags trouvent leurs prétextes puis deviennent rapidement notre principale raison de pédaler. Parmi eux : Félix Rebsamen et sa Véloshür crépusculaire, Heidi Triet et son tour du monde à vélo solo (1987-91 ), Erwin aux mains d’or, inventeur d’un gril unique et breveté, qui a réussi à convaincre un paysan du coin à pédaler avec lui en Chine sur un tandem qu’il avait fabriqué à l’âge de 17 ans, Gaby et Véro, les chaleureux tenanciers du Cap breton à Rolle…

Gaby et Véro, les champions de la crêpe!

Des histoires de vie ou de lieux : l’eau vive de l’Aar qui a été domptée la première pour l’industrialisation du pays. Témoin cette masotdonte fabrique de papier en ruine qui renvoie d’ordinaire à l’ex-Union soviétique. L’usine de biotech qui lui fait face vient se sortir de terre, insolemment froide et tranchante dans l’azur estival.

Entrée en Romandie par la vue du pénitentier de Bellechasse construit en 1898, où, réfractaire à l’armée suisse, je célébrai mes vingt printemps. Cela fleure toujours la bouse de vache, le clocher qui sonne et la colonie de vacances.

Aujourd’hui, nos vieilles-villes ripolinées conservent de glorieux mythes et aimantent des bienheureux touristes à leurs terrasses, tandis que le béton mite le territoire alentour. Pour peu que l’on traîne, le brillant pays plissé gagne soudainement en interrogations, en profondeur en en étendue. En a-t-on jamais douté ? “Quand connaît-on un pays ? Quand on l’a aimé. » (Luc Bureau, Terra Erotica).

Signe des temps: à l’étranger, on soupçonne souvent que mon vélo lourdement chargé cache un moteur… mes bidons ne contiennent-ils pas de l’essence ? Désormais, pédalant chez moi, on s’étonne que je ne roule pas avec une assistance électrique… même si, équipés comme nous le sommes, nous pourrions tout aussi bien partir au bout du monde. Qu’importe ! A vrai dire, puisons dans l’ailleurs et l’autrement : « L’étonnement est le plus haut sommet que l’homme peut atteindre ; et si le premier phénomène venu l’étonne, laissons-le à sa joie ; rien de plus élevé ne peut lui être offert, et il ne doit rien chercher de plus derrière cela ; telle est la limite » (Goethe)

A mi-parcours, sur quelques 500 km « intra-swissos », de nombreux personnes que Martina a guidé à vélo ici ou là, de Cuba au Maroc, transforment notre duo, tour à tour en peloton ou en accordéon. A Genève, avant de reprendre la route, elle animera un tour de « Bike yoga » à travers quelques parcs de la rive droite.

Nous débouchons de la gouille genevoise par le Mont-de-Sion et plongeons vers Le lac d’Annecy dominé par la Tournette et son ciel resplendissant griffonné par les toiles colorées des parapentes, Comme un air de vacances, à en oublier la période de confinement. Chambéry défile puis Grenoble, et la rencontre de Matthieu et la visite des locaux du « p’tit vélo dans la tête », la rencontre de son ami népalais Sri et son stand mobile de momos. Himalaya,toujours.

Au pied même du massif du Vercors et de ses terrifiants lieux de mémoire, là où l’héroïque résistance a attendu en vain la venue des Alliés et qui fut finalement sacrifiée à la sauvagerie de l’envahisseur. Le plateau en marge est désormais peuplé par les « derniers indiens », comme tant d’autres régions françaises sinistrées suite à une délocalisation, là où l’on tente de réinventer le monde en mots ou en actes, quelque peu à l’abri de son fracas.

Le Sud s’annonce par ses oliveraies, sa caillasse claire et brûlante, son ondulement de collines aux pentes escarpées à deux doigts de brûler sur lesquels courent des murs en pierres sèches. Nous prenons feu, plongeons nos têtes sous le goulot des fontaines. Melons, pêches, reines-claudes, mûres, la nature explose, tout est gorgé de soleil. Des effluves de lavande prête à couper nous invitent dans le Diois. Le majesteux Mont Ventoux, mythe cycliste si il en est, se profile, souverain. Sans coup férir, nous glissons dans les terres d’ocre, le lumineux pays de Giono. La Provence au cœur de l’été. Tous nos sens sont en éveil. Poreux comme le calcaire, peu pressés d’arriver quelque part. Nous y sommes.

Une Bastide, grande et lumineuse, pour accueillir. Ce n’est pas l’abandon du voyage, mais une étape où les cours de nos vies s’entremêlent, une quête du lieu acceptable, semblable à un mirage, l’histoire d’un vieux rêve qui nous dépasse. Les inextirpables plantes du jardin nous signifient déjà ce que racines veut dire. Après la rotondité de la terre, nous naviguons à vue dans son microcosme, entre enclos et paradis. Abondante dans ce lieu depuis la nuit des temps, l’eau chante et trouve toujours son chemin. Le chanterons-nous aussi ?