Ladakh/Zanskar #7: Selfie, selfish…

Publié le 21/10/2026

Quittant mon campement, j’abandonnais derrière moi l’eau chantante et le damier des cultures estivales de Sakti:

Au lieu-dit de Zingla (4680 m), je vis un sévère coup de barre devant le camp de l’armée qui marque une étape en montant au Chang-la (5387 m). Je m’étends. Le responsable m’aperçoit, s’approche et s’enquiert de ma santé. Il sort son oxymètre et me pince le doigt : 83 – 70, « bon résultat, acclimaté », me précise-t-il, rassuré. Il m’offre un thali épicé et me laisse m’étendre une demi-heure sur un lit du dispensaire de secours. Au moment de reprendre la route, visiblement inquiet pour ma santé, il me rattrape en courant en me demandant si je ne veux pas emporter du Diamox ou du matos de premiers secours….

A 4900m, soit à l’intersection d’un chemin de terre qui mène au Ke-la (5670 m), il se met à pleuvoir des hallebardes, jusqu’au sommet du Chang-la. Je me sens extrêmement vulnérable, forcé de m’extirper de cette adversité vers le haut, en marchant sans discontinuer, trempé jusqu’aux os, en espérant trouver un abri au sommet. A l’arrache. Je suis transi, mes mains sont engourdies. Gardien du col et du mandir (temple), l’armée, qui opère ses tournus tous les deux ans, veille en permanence au lieu, seule à détenir ce droit.

Le chef à la moustache proéminente (en Inde chaque homme se doit de porter une moustache), me somme sur un ton autoritaire sans équivoque de ne pas passer la nuit ici. Interdiction formelle. Pour autant, il m’intime cependant de le suivre à l’intérieur d’un bâtiment rond et chauffé, me fait porter un çai. De quoi déraidir mes dix doigts au-dessus du poêle et retrouver le plein usage de mes mains.

Il avoue que chaque jour, il traite une quinzaine d’Indiens pressés, souffrant du high altitude sickness en les mettant sous oxygène. Montés trop vite de la plaine gangétique, ils veulent tous, et souvent par prestige social, aller voir le lac de Pangong où ont été tournés des séquences de The three idiots un film bollywodien devenu viral puis se rendre au plus vite tout à l’est du Ladakh, à Hanle, pour gravir l’Umling-la (5798 m), l’actuel plus haut col carrossable du monde. Ceux-là même qui, une fois de retour chez eux, arborent fièrement le T-shirt avec le jeu de mot grivois sur Leh, la capitale du Ladakh: I got Leh’d (I got laid, j’ai l’ai baisé) en se pavanant dans les lieux chics de Delhi ou suspendant des drapeaux à prière à l’arrière de leur véhicule, non par croyance religieuse, mais comme signe de distinction sociale, « been there, done that ». Jusque-là, le Ladakh représentait dans l’imaginaire indien un lieu inhospitalier, aux marges du pays, qui n’existait pas réellement. Depuis, l’ambition politique de le désenclaver et d’en faire non moins que« la région la plus touristique au monde », a entraîné la construction de nouvelles routes, franchissant des cols de plus en plus élevés. Un véritable objet de fierté national.

La construction d’un réseau de routes tient d’abord sa justification dans la géopolitique. L’armée indienne s’est renforcée et déployée massivement aux frontières avec la Chine (Tibet) et le Pakistan pour réagir au plus vite aux escarmouches régulières se déroulant souvent dans des no man’s land où les soldats des deux nations sont désarmés et se battent à main nus, à coups de pierres et de barres en fer, parfois en pleine nuit…Des martyrs sont morts dans ces échaffourrées de part et d’autre de la vacillante Line of Actual Control (LAC) et menacent à chaque tentative d’incursion étrangère d’entraîner une guerre continentale…

Photo: l’un des nombreux camps militaires

En mai de cette année, le chef du poste militaire du Chang-la, avait enjoint l’un de ses touristes compatriotes qui souffrait de mal d’altitude aïgu, temporairement secouru à l’oxygène en bouteille, de retourner au plus vite à Leh (3600m). Celui-ci, parvenu en deux jours à l’altitude du col (5387 m) se refusa à l’écouter et poursuivit sa route comme si de rien n’était vers le lac de Pangong (4250m). Il y mourut d’une crise cardiaque. « Nous sommes totalement dépourvu de moyen d’évacuation d’urgence » déclare le supérieur avec responsabilité. Il me somme donc de descendre (avec ou sans mon vélo), sur un versant ou l’autre du col et stoppe à cette effet un chauffeur de camion Tata en lui ordonnant de me faire monter à bord. Je n’abandonne en principe jamais mon yak, mais j’ai étrangement une confiance absolue en la parole de ce chef (sachant aussi que pour ma bête fidèle, le mal d’altitude sera toujours une notion étrangère… ). Je serais tout simplement triste à mourir de ne pas profiter de la descente.

La nuit est tombée depuis belle lurette. A bord de la cabine, le chauffeur est plutôt taiseux, laissant libre cours à la rêverie et à l’histoire contée par le chef, celle d’une panthère des neiges qui marqua récemment son passage au col en y laissa d’un chien que sa tête… Ici, on est bien loin du folklore des chiens du col du Grand Saint-Bernard…

A sa vitesse bien plus lente que celle du vélo, le camion me donne à lire chacune de irrégularités de la route, torturée sans fin par les pluies redoutables, les fréquentes chutes de pierre, les glissements de terrain et les rivières en crue… Qu’on le veuille ou non, la route a fait disparaître la quiétude et accentue le changement climatique dont les effets désastreux, de plus en plus visibles, font désormais partie de la réalité.La météo est devenue totalement imprévisible. Une lutte désespérante, à armes inégales.

Les bords de la route sont illuminés par des clignotants rouges alimentés par l’énergie solaire accumulée durant la journée, lui conférant un air de long serpent magique. Tel un marin des montagnes, le précautionneux chauffeur se décale au moindre coup de klaxon, cédant le passage aux véhicules plus rapides. Les animaux sauvages ne diront jamais l’intranquillité qu’engendre la construction d’une nouvelle route. Ils se réfugient de plus en plus haut.

A Dubruck, je trouve à dormir chez un Cachemiri qui me prépare un plat épicé à 23 heures….Et le lendemain, le patron d’un resto ladakhi qui se rend à Leh, me ramène au col, après un thé au beurre salé et une thukpa (soupe aux légumes et spaghettis). J’accuse le coup de ma montée pluvieuse de hier et observe d’un œil averti le groupe de motards indiens qui, sur la terrasse, font sécher leur habits mouillés de la veille et se préparent à leur tour, sans empressement, à reprendre la route.

La montée ensoleillée, de jour, me fait enfin découvrir ce versant du col. Dans une toute petite voiture, le patron se montre plutôt mutique où plutôt emprunté de ne pas savoir un mot d’anglais.

Au sommet, je retrouve mon yak avec bonheur et apprécie la franchise des militaires qui l’ont tenu une nuit sous leur bonne garde. Toujours aussi sec et courtois, le chef arbore son air figé de gentleman, hérité comme tant d’autres codes et attitudes de la colonisation anglaise. J’assiste médusé à un bouchon des voitures et de motos et une file ininterrompue de citadins indiens qui font la queue pour s’immortaliser devant un « I love Chang-la », un panneau désormais standardisé à l’échelle mondiale. Ce n’est qu’à l’arrêt que je découvre enfin les regards et les voix qui, en mouvement, cloîtrés anonymement dans leur voitures se suivent et se ressemblent. Nos mondes se croisent sans véritablement se comprendre. Les femmes s’extirpent mollement des voitures et déambulent ou posent dans leurs plus beaux saris.

J’observe avec un brin d’ironie cette comédie humaine en attendant patiemment mon tour pour être pris en photo devant l’inscription du col.

La descente sur l’autre versant est une dynamo de l’âme. Imaginez : en 31 km, de passer de 5400m à 3800m, lorsque l’attraction universelle opère à votre place. Une véritable métamorphose. Elle s’ouvre sur un décor verdoyant de pâturages et un lac, territoire des nomades. Je m’arrête à un cabanon pour y déguster un yaourt de yak et quelques thés au lait sucrés. Un couple d’Indiens aisés et leurs deux filles jumelles originaires de Bombay habitent Abu Dhabi. Ils m’offrent une poignée de fromage râpé local, mais font la moue pour l’avaler… Un groupe de motards sort son riz chaud maison qu’ils se partagent. Voyager à vélo développe l’art de traîner, lorsque tout le monde ne fait que passer en coup de vent. Ramasser des miettes de paroles échangées, capter des ambiances souterraines qui traversent les lieux hors du temps : attendre sans jamais rien attendre….

Plus loin, un cantonnier bihari me crie « pani » ! Je freine brusquement pour lui remplir sa gourde d’eau, puis il me réclame de l’argent, ce que je lui refuse. Mon voyage à vélo doit lui paraître extrêmement futile, lui qui trime pour une bouchée de pain, si haut, durant toute la saison estivale…

Le faible trafic donne au cycliste, mains sur le guidon, s’inclinant à chaque virage en dévorant une autre portion de paysage, une impression de souveraineté jouissive, certes méritée par une montée, aussi dure fut-elle, mais aussitôt évanouie. Que seul son corps, marqué par la fatigue, conservera encore longtemps en mémoire…Le vélo, un lien qui libère.