Ladakh/Zanskar #3: La route et mon premier col
Publié le 09/08/2026
Dans son documentaire « La route » (2025, 1h25′), l’anthropologue et réalisatrice Marianne Chaud aborde avec beaucoup de proximité et de tact, l’impact de la construction de la route sur le monde paysan au Zanskar. Bande-annonce:
Ici et là, des erres travaillent à la route, par paire, pelle et corde tirant la pelle, vidant les rigoles encombrées de pierre et de sable, prévues pour évacuer l’eau. Travail de bête, cahutes de plastique de de bâches, écrasées de soleil, chaudrons pour cuisiner. Et, de temps à autres, des groupes de femmes ladakhis que la réalisatrice a suivi.


Visiblement, personne n’a envie d’être là. C’est un lieu invivable, un lieu de passage, semblable à une portion d’enfer pour celui qui y serait retenu prisonnier. Noirs comme l’asphalte, le ressort de la pauvreté les a parachuté ici de leur Bihar ou Jharkand natal, verdoyant lors de la mousson, dans ce désert d’altitude, austère, inhospitalier. Crue réalité. Mother India, aujourd’hui forte de 1 milliards 400 millions d’habitants est un réservoir inépuisable de main d’oeuvre masculine, extrêmement jeune, bon marché, corvéable à souhait… Ce sont les vaillants grands oubliés de la route, les anonymes dont personne jamais ne parle ni ne se souviendra. Quel cinéaste osera un jour s’emparer de ce sujet?
Une chaleur étouffante règne au fond des gorges du fleuve Zanskar. Quand ils ne travaillent, ils s’allongent parterre le visage couvert, peinant à trouver une tâche d’ombre, ils jouent au baseball ou au football avec des balles confectionnées avec du plastique cousu en boule ou se lavent aux sources adjacentes.

Je les croise à toute altitude, par grappes de travailleurs, s’évertuant à réaliser des coffrages ou au volant d’une imposante machine à asphalter, sous l’oeil vigilant d’un responsable de la BRO (Borders Roads Organisation) – bro comme frère – le véritable maître d’ouvrage qui parsème les routes de slogans plus ou moins heureux, mêlant nationalisme, réflexion sur la conduite intérieure et automobile…
Je les salue avec respect, le souffle coupé, m’arrêtant à leur hauteur, leur demandant parfois de les prendre en photo. Un language commun nous fait défaut. Leur attitude est aussi diverse que chacun des leurs: étonnement, incompréhension, questionnement, etc. A voyager, sourd toujours en filigrane, une incontournable asymétrie économique, incompressible inégalité du lieu de naissance qui détermine si fortement le destin d’un humain…
Au Ladakh, une fois construite, la route est devenue en soi une économie ou s’engouffre tous les audacieux. De nombreux Cachemiris et autres Indiens, Népalais s’installent ici pour ouvrir un café, un restaurant, ou proposer du rafting ou du bungee-jump…
Même si dans certains villages les jeunes s’opposent désormais aux anciens par leur refus d’une route à construire pour relier leur village afin de préserver l’attractivité pour leur trekkers, et donc une importante source de revenus et d’échanges culturels, l’enjeu véritable de la route et de l’électrification de chaque village, aussi petit soit-il, est probablement ailleurs. Il est idéologique. Non sans rappeler, certes dans un tout autre contexte, le slogan suivant de Lénine: » Le communisme, c’est les Soviets plus l’ électricité ». (Discours au 8ème Congrès des Soviets, 1919).
Comment, lorsqu’on est suisse par exemple, après avoir asphalté notre pays jusqu’aux coins les plus reculés, reprocher au gouvernement très centralisé de l’Inde, aux mains du très hindouiste parti BJP, de se comporter en prédateur, avec un comportement extractiviste? La construction de la route, justifiée dans les hautes sphères par le développement du tourisme supposé profitable aux Ladakhis et par la géopolitique (et donc les besoins impérieux de l’armée à sécuriser ses frontières avec le Pakistan et la Chine (Tibet), est en réalité une priorité d’exploitation tout azimut. La route est la condition sine pour la prospection de mines à ouvrir, notamment la recherche d’uranium….
J’ai opté pour une mince route menant à mon premier col, plus directe, car la piste qui même au monastère de Lingshed monte à 14 pourcents! Je me dois de donner la priorité à préserver mes forces pour franchir le col à venir, au détriment, hélas, de la visite de ce beau monastère.
Je suis au pied d’un mur de 600 mètres, cyclistement. Au fond du trou, à 3300 mètres d’altitude, au bord du fleuve Zanskar, cerné par des falaises brûlantes comme un curry. Une terre suffocante et éventrée par le gigantesque chantier de la route. Je redoute l’étroit ruban d’asphalte qui zigzague sur le flanc de la montagne, hâché comme le mouvement d’une machine à coudre, incliné à 17 pourcents (me confirmeront plusieurs conducteurs), car je suis encore en cours d’acclimatation. Me voici courbé à tirer mon yak de tous les diables. Puis, régulièrement à l’arrêt, ma main droite serrant la poignée du frein arrière, courbé sur ma selle, le temps de reprendre mon souffle. Je suis l’ombre de moi-même. Une voiture d’assistance de motards s’immobilise pour m’encourager et m’offrir de l’eau. J’atteins un col venteux et sans doute trop peu élevé pour posséder un nom, juste quelques drapeaux à prière, perché aux alentour de 4000 mètres. Par hasard, un motard de Grenoble passant par là, me prendra en photo et notre bref échange me redonnera du baume au cœur.

Je descends sur la route de terre battue qui mène au village de Yulchung, perclu de fatigue, envisageant même sur le moment d’y passer une à deux nuits pour assurer le futur franchissement de mon premier haut col. J’avise un groupe de Cachemiris qui construisent une maison et demande un lieu pour dormir. Un homme âgé me fait signe de le suivre et m’aide à pousser mon vélo jusqu’à sa grande maison familiale, il ne s’y trouve qu’un ami en train de psalmodier des mantras, car toute sa famille se trouve actuellement à Leh. Je m’écroule de fatigue sur un matelas, il me fera boire sans peine un litre de thé salé au beurre de chèvre.

Tashi tenant entre ses mains une carte postale de Genève où je crache le Jet d’eau (1986). L’eau, élément vital, enjeu actuel et futur de bien des conflits….
A 63 ans, il a les jambes arquées et peine à s’asseoir, marqué par les conditions de vie, très physiques, autrement plus dures que les miennes, qu’il faut endurer, surtout pendant le long hiver rigoureux ! C’est le premier voyage où l’on me demande d’abord mon âge. Puis comme toujours, ma nationalité. Sans doute mes cheveux blancs. Je lui dit alors que demain, pour mes 66 ans, je rêve de franchir le Singge-la. « I like you » acquiesce-t-il très souriant, empli de bienveillante, puisant invariablement dans les seuls deux-trois mots disponibles de son broken english. Son regard respire la clarté. S’en suit un plat de riz et une potée de légumes du jardin reconstituants que sa femme a préparés. Je mâchouille très lentement, comme si il me fallait être sûr de reprendre la vie à ses débuts. Je me sens usé jusqu’à la corde, issu d’un temps immémorial, un temps béni, et laisse entrer la montagne en moi.
Yulchung est un très beau village, l’eau y chante, diligemment distribuée tour à tour dans chaque lopin de terre verdoyant, ses cimes ciselées reçoivent avec grâce la foudroyante lumière en déclin. Il me pointe l’une d’elles : un Bouddha naturel. Mais le décor est trompeur : l’absence de neige, pour la première fois, durant l’hiver passé, a définitivement ravi la quiétude des villageois.

28 juillet. La nuit m’a porté conseil. Je crois aux bons auspices et me sens d’aplomb. C’est le jour du col et mon anniversaire. Ladakh- littéralement « pays des cols ». Je suis venu pour cela et commence par rouler, soudé aux pédales de mon yak – comme le grimpeur où le chasseur de cols qui se terre depuis toujours au fond de moi-même. Pas pour longtemps. Le gradient de la pente, plus doux que hier, s’attaque tout de même à mes maigres forces réunies. La montagne m’intime de m’incliner. Bientôt je marche, aussi. De plus en plus. En habitué des interminables cols himalayens qu’il vaut mieux ne jamais aborder la fleur au guidon. J’atteins la piste en provenance de Lingshed : une première étape. Puis, bien plus haut, je distingue au loin une cascade et quelques dizaines d’ânes qui se mettent en route peu avant que je n’y parvienne. Le jaillissement de l’eau me revigore d’un sursaut de vie. Je n’éprouve pas de mal de tête, mais ressens puissamment une lame de fond de fatigue dont je ne parviendrai plus à me défaire. Me forcer à manger, même si l’appétit vient à s’estomper avec l’altitude. Je reprends route, comme si je reprenais vie, le cœur à l’ouvrage, pas à pas, loin de toute mesure hors mon altimètre, précieux repère dans cette montagne si présente et majestueuse. C’est fondu au paysage que j’atteins enfin, d’arrache-pied et comblé, le Singge-la (4955m), célébrant avec plénitude le passage du temps et une victoire d’étape sur mon insaisissable maladie, seul et rassuré par l’écho silencieux d’un infini réjouissant. Tout est calme. Une joie simple, aussi puissante que ma fatigue, m’envahit. Celle d’avoir tout donné. Je suis dans un état second, car tout ouvrir, c’est tout recevoir.
A vélo, un col ravive toujours quelque chose d’initiatique, car l’engouement à lui seul suffit rarement. C’est une revanche sur la vie. Et puis il y a aussi, contrairement à la marche à pied, la certitude de la descente, d’une part ennivrante où le gros de la terre pédale à votre place. L’attraction terrestre ne semble alors plus un fardeau de la condition humaine, mais vous munit d’une paire d’ailes (la condition selleste). Le soleil inonde les montagnes acérées, comme le triomphe de la beauté.
La route traverse alors un pont, remonte à peine, suffisamment pour m’enrayer puis longe à flanc de coteau, le belvédère d’un paysage époustouflant d’un autre âge. A environ 4300 mètres, le village de Photoksar et ses 48 maisonnées se dessine peu à peu, annoncé par l’eau qui déboule de partout et donne naissance à un damiers de champs d’un vert éclatant. Sur ce versant du col, l’hiver est encore neigeux. 66 km, il ne m’en fallait pas un de plus, un souper attendu dans la cuisine d’une homestay entouré d’une famille ladakhi si accueillante. Quand soudainement, l’usage immodéré des téléphones portables les recroqueville chacun dans leur monde. Je me retrouve bien seul à manger… Un flashback d’avoir passé une nuit ici en 1990, à l’ère pré-digitale, que Heinz Stücke tout entier incarnait. Ne plus bouger, dormir. La nuit m’attend, souveraine.
Oui, les Ladakhis qui vivent toute l’année dans un paysage incommensurable, sont eux aussi happé par le petit écran du téléphone portable! Au petit-déjeuner, la mère me dit combien les enfants s’approprient des expressions hindies ou anglaises à travers les cartoons qu’ils visionnent, parlent de mois en moins bien et très lentement dans leur langue maternelle…
La montée au Sirsir-la est modérée et bien plus courte que hier, mais mes jambes se souviennent du col précédent. J’enroule ma plus petite vitesse et mètre par mètre m’agrippe à la montagne. Il fait plutôt frais (peut-être dix degrés) et se met à pleuvoir. La barrière himalayenne qui préservait jusque-là le Ladakh de la mousson, est altérée : il n’y plus de franche saison. Deux camionneurs cachemiris me prennent en photo au sommet, basculent sur l’autre versant puis le silence revenu à lui seul. A vélo, sinon rien.

Longue descente qui finit par se faufiler dans d’étroites gorges où l’impétueuse rivière se disputera toujours à la route. Un travail humain aussi titanesque que fragile. J’ai l’impression de glisser dans le ventre de la terre, pris en étau. La vallée s’élargit enfin et donne naissance à quelques hameaux. Parvenu à 16h à Wanla, affamé et épuisé.
Trouvé une guest-house. Le visage peu avenant du fils de la famille exprime un désarroi suprême, une honte, une frustration dévastatrice et inextinguible. Il est sans travail, non marié et vois en moi la solution à tous ses problèmes pratiques ou existentiels. Ces yeux concentrent un grand malheur. Il se voit déjà « sponsorisé » et invité chez le grand Suisse à vélo. Je suis l’objet de toutes ses projections. Sans perspective, retenu à jamais dans la petitesse de son bled, il se fourvoie sur l’état du monde. Son attitude creuse encore d’avantage l’anti-climax que j’éprouve après le franchissement de deux hauts cols. Ses parents me jaugent sans cesse. Que faire? Vélo, véhicule-roi de l’échappée belle, emporte-moi dans un sommeil réconfortant!….