Hommage à Beat Richner

Publié le 11/10/2018

Photo: Keystone

Dans un voyage à vélo, il y a des êtres qui marquent durablement, tel le Dr Beat Richner qui est décédé le 9 septembre 2018. Je l’avais interviewé le 27 juillet 2008 à Siem Reap pour La Liberté. Paix à son âme.

Dix ans déjà

Un séisme humain d’une rare magnitude s’était emparé du Tibet. Je quittai en pleurs une Lhassa aux façades noircies par ce train que j’avais si souvent décrié. Les manifestations de mars 2008 furent lourdement réprimées. On dénombra plus de 200 morts et 5 000 prisonniers, condamnés à de lourdes peines de prisons et à des exécutions. Depuis 2009, au moins 152 Tibétains se sont immolés par le feu au Tibet pour demander la liberté et le retour du Dalaï-lama. La Chine totalitaire de Xi Jinping est raciste et criminelle, elle fait une chasse aux sorcières de ses rivaux,  de ses “minorités” et de ses opposants. Elle annonce dès maintenant, notamment avec l’institution du “crédit social”, des lendemains qui déchantent pour tous ses citoyens.

Puis plus au Sud, je traversai la Birmanie déjà sous fort contrôle chinois. Depuis Naypyidaw, la nouvelle capitale construite par la junte militaire, des pairs de policiers juchés sur des mobylettes me suivaient en permanence, de jour comme de nuit. Je me fit expulser de plus d’un monastère par la police. A Rangoon, Aung San Suu Kyi était placée en résidence surveillée. La route qui y menait était barrée par l’armée.

Je n’avais jamais  placé aucun d’espoir dans ces régimes de fous. Répression féroce et souffrance, inégalités criantes, exploitation et destruction, colonisation à marche forcée et naturellement, comme simple voyageur, trop de temps passé dans leur postes de police pour avoir simplement appliqué les  libertés fondamentales de me déplacer et de témoigner.

Puis je parvins au Cambodge, ce pays pauvre meurtri dans sa chair par un génocide. Un rai de lumière surgit pourtant dans ces régimes qui entraînent des rivières de sang et de larmes, il s’appelle Beat Richner 

Hommage à Beat RichnerUne version raccourcie du texte ci-dessus, intitulée Autour du monde à vélo: rencontre unique au Cambodge est parue dans le Courrier des lecteurs de La Liberté du 16.10.2018.                                                            ———————————————————————————————————–

La Liberté, 5 septembre 2008:

Beat Richner se considère comme “un prisonnier de sa conscience”. Rencontre avec le pédiatre qui a créé 5 hôpitaux pour enfants au Cambodge. Il n’hésite pas à s’en prendre aux organismes internationaux

En 1990, lors d’une visite touristique au Cambodge, le pédiatre de Zürich Beat Richner est bouleversé. Il découvre alors une terre noyée de pleurs et de sang par le génocide des Khmers rouges et l’occupation des Vietnamiens jusqu’en 1989. Un pays dévasté par 30 ans de guerre qu’il avait connu en 1974-75, alors jeune médecin au service de la Croix-Rouge. Lorsque Richner dit à un ami qu’il aimerait ouvrir un hôpital au Cambodge, ce dernier le traite de fou.

Depuis 16 ans, celui que se défend d’être un héros, mais se considère plutôt comme un simple “prisonnier de sa conscience”, se dévoue corps et âme aux cinq hôpitaux pour enfants qu’il a créés à Phnom Penh et à Siem Reap. Ceux-ci couvrent à eux seuls 85% des besoins pédiatriques du pays. Chaque samedi, il offre aux touristes un concert gratuit de violoncelle, ponctué de prises de position incisives. Un concert qui, dit-il, rapporte 5 millions de dollars par an à sa fondation! Beat se métamorphose alors en “Beatoncello”, son nom d’artiste, sans cesser d’affirmer son serment d’Hippocrate conte celui des hypocrites.

De l’argent gaspillé

Il pose son stéthoscope sur le Cambodge, un pays ravagé par la corruption, une maladie mortelle, bien plus grave encore que la tuberculose, pourtant la première cause de mortalité infantile et “l’arme de destruction massive la meilleure marché”! A la veille des élections au Parlement cambodgien, il a le souffle court, visiblement ému et sous pression. Il s’insurge à juste titre, contre les organismes internationaux et leurs experts, cette monstrueuse machine bureaucratique qui gaspille l’argent des contribuables (les salaires de leurs employés représentent 85% de leur budget!).

L’OMS, l’Unicef et World Vision prônent une médecin adaptée au niveau de développement de chaque pays, “ce qui empêche l’investissement d’équipements nécessaires au dépistage et à l’établissement d’un diagnostic correct”, s’empresse-t-il d’ajouter. Ces organisations défendent le principe d’une médecine payante “pour se sentir responsable”. Une attitude criminelle selon le Dr Beat Richner qui s’insurge, allant même jusqu’à déposer  plainte contre l’OMS à la Cour internationale de la Haye pour le génocide des enfants cambodgiens, une plainte sans lendemain si ce ne sont des répliques corrosives des accusés.

Silence complice

Le Dr Richner évoque également le silence complice des compagnies pharmaceutiques suisses bien établies, engrangeant des bénéfices record sans lui attribuer de faveurs significatives. Les cordes de son violon prennent le soin de nous en dire plus, “une voie humaine”, aime-t-il à dire.

Quelques jours plus tard, Beat Richner me reçoit à Jayavarman VII, son dernier hôpital, du nom de ce roi du Cambodge qui a converti son peuple au bouddhisme et à qui l’on attribue les propos suivants: “Ce mal qui afflige les hommes devenait chez lui le mal de l’âme, et d’autant plus cuisant que c’est la douleur publique qui fait la douleur des rois et non leur propre douleur.” Je suis frappé pat le calme régnant, la propreté, la présence des mères auprès de leur enfant malade, “une présence qui contribue au bon rétablissement de leur progéniture”, souligne-t-il.

Une ambiance de pagode, un havre de paix dans le trafic intempestif des “tuk-tuks”, des taxis-remorques, des motos, puissant reflet du chaos qui règne dans la politique de ce pays traumatisé où 45% de la population est âgée de moins de 15 ans.

90 pour cent du budget proviennent de dons

Le Dr Richner me guide à travers sa clinique “semblable à un organisme humain” qui reçoit entre 200 et 400 enfants par jour. Sa conception spatiale pavillonnaire donne moins de chance aux germes de se multiplier et de se propager. Chaque pavillon me rappelle l’arbre à palabres africain à l’ombre duquel se réunissent les anciens pour régler les litiges. Un cercle, comme la roue du Dharma, au centre duquel une table réunit les infirmières et médecins, constamment visibles par les mères et leurs enfants disposées sur des lits tout autour.

Ce contact visuel permanent qui apaise, réduit la paperasse à 5% du budget total de l’hôpital. Un audit établi par un organisme indépendant dans plus de cent pays le confirme: les hôpitaux du Dr Richner détiennent de loin le meilleur rapport argent-traitement. Du jamais-vu que les organismes internationaux situés dans mon quartier à Genève, tout comme le Ministre cambodgien de la Santé, refusent de reconnaître et au lieu de s’en inspirer, ne cessent de critiquer. “Si son ministre de la Santé n’empoche pas 30% des frais d’un projet dans son secteur d’activités, il est contre!” Pour celui qui a fait du palmier (la sécurité) et de l’étoile (l’espoir) son logo, le long chemin est encore semé d’embûches.

A 61 ans, Beatoncello “(…) sous ses airs de gentil nounours, cache un manager redoutable: il est extrêmement créatif, toujours pressé et réalise tout en un temps record, même dans les pires conditions.” (Le médecin au violoncelle, Dr Beat Richner, Editions Favre, 2004). Beat Richner qui se lançait en 1991 dans la construction de son premier établissement médical ne se doutait pas alors que son action allait prendre une telle ampleur. Ce Lance Armstrong de l’humanitaire, dont 90% du budget proviennent de dons, déteste pourtant devoir mendier pour sauver la vie d’enfants. Sans la présence de ses hôpitaux, des milliers d’entre eux seraient déjà morts, assassinés par une politique au rabais et la corruption, “une cause directe de la guerre” rappelle-t-il.

Ainsi donc, le pédiatre suisse, lancé dans un contre-la-montre, parle d’obligation et exige réparation, justice et paix. Des préceptes qu’il applique au quotidien. Au terme d’une heure en sa compagnie, il rejoint la réunion journalière des médecins non sans me saluer chaleureusement.

Parmi mes héros, il y a bien sûr Tintin, mais aussi Heinrich Harrer que j’ai eu la chance inouïe de rencontrer deux ans avant sa mort. Déjà presque trois ans que je vadrouille. D’autres héros peuplent désormais ma conscience: aux côtés du Dr Beat Richner qui se bat pour sauver les enfant du Cambodge, il y a Abbas, le rappeur soudanais qui, à 35 ans, a perdu au Darfour autant de membres de sa famille que son âge (L’étrange parcours d’Abbas, le rappeur soudanais qui ne voulait pas être berger in La Liberté, 28.6.2006.) et l’Ethiopien Haile Gebreselasie, un des coureurs les plus doués de tous les temps (Rencontre avec Gebreselasie in La Liberté, 18.10, 2006) qui a participé aux 10000 mètres des JO de Pékin.

Claude Marthaler, Siem Reap, Cambodge, 27 juillet 2008, km 34250

Comment soutenir les 5 hôpitaux

Pour soutenir les cinq hôpitaux de Kantha Botha au Cambodge, Beat Richner invite les jeunes touristes à faire don de leur sang et les plus fortunés à faire un don en cash. Il refuse désormais de faire des visites commentées de son hôpital pour préserver l’intimité de ses patients. Pour verser un don: ccp 80-60699-1 “Hôpitaux d’enfants du docteur Beat Richner”.


Aujourd’hui, ses hôpitaux comptent 2500 collaborateurs et disposent du statut de clinique universitaire. Ils soignent gratuitement 80% des enfants malades du pays. Sa fondation Kantha Bopha est financée principalement par des dons et des subventions du gouvernement cambodgien qui alloue 2$ à ses hôpitaux par entrée au parc archéologique d’Angkor Wat.