Ararat#9: La mémoire d’Uruk qui vous souffle de rester et de ne jamais l’oublier

Publié le 15/09/2021

A mesure que je pédale plein sud, le haut-plateau arménien disparaît comme si il n’avait jamais existé. Le relief s’estompe. La chaleur monte inexorablement. Les premières tours de béton d’une ville construite à la va-vite surgissent de la rocaille, bousculant mon regard habitué à la lenteur. Comment décrypter cette débauche de constructions hors sol échappant à tout plan d’urbanisme qui vilipende le paysage et nie la raréfication de l’eau? Mardin la nouvelle est déjà laide comme une colonie de peuplement, agitée par un trafic d’automobiles en furie, vieille d’avoir grandi trop vite, comme un vestige de notre civilisation de l’or noir.

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Gravir la dernière butte pour atteindre la vieille-ville, lorsque que pour la première fois, les châteaux d’eau supplantent en nombres les miradors. Etalée sur son flanc, elle a vu tant de civilisations s’échoir, perchée au balcon même de ce basculement océanique et de ses rivages incertains. Plus rien à quoi s’accrocher. Je me fonds à l’immensité, une platitude brûlante, le lointain me dilue. La muraille de la citadelle qui me retient de la chute m’étreint. De quoi s’acquitte-t-on? Du miracle de vivre? La vue est stupéfiante sur la Mésopotamie, le berceau de la civilisation, de l’invention de l’écriture il y a 5000 ans, la basse terre pour les Perses, le pays des deux fleuves, le Tigre et l’Euphrate, pour les Arabes. Plus rien, sauf des champs pétrolifères, nerfs de la guerre, jusqu’au Golf Persique…

Encore et toujours le passé, le désert où s’enfouit la mémoire des hommes et de leurs dites “civilisations”, de leurs meurtrissures, de leurs conquêtes au nom d’une croyance ou d’une autre. La vielle-ville et son miroir aux alouettes, sa rue principale et ces boutiques ripolinées. L’Ouest turc des classes moyennes réunies, vêtues de jeans, d’un habillement de vacancier, à l’européenne. Comme un Kathmandu proche-oriental, on se prend en selfie sur un cheval pomponné, à la terrasse d’un rooftop restaurant, à l’ombre d’un soleil impitoyable qui vient s’échoir le soir venu sur les murs blancs de la ville. Les vieilles pierres murmurent encore à ceux qui savent écouter. Eglises et mosquées qui se terrent dans le lourd silence du génocide assyrien.

Là encore, comme partout ailleurs, l’armée turque s’arroge toutes les sommités. Marchant vers les remparts de l’ancienne citadelle piqués du drapeau rouge sang et protégeant un nid d’antennes de l’Otan, je ne rencontre que meutes craintives de chiens qui, eux, traversent barrières et barbelés. La soldatesque confisque le plus beau panorama aux habitants de Mardin. Et puis il y a la ville, celle qui leur appartient encore, au contrebas. Son entrelac de ruelles ombragées, ses échoppes, artisans, boulangers dégage imperceptiblement une odeur plus humaine, la mémoire d’Uruk qui vous souffle de rester et de ne jamais l’oublier.