Algérie-Maroc #2: Escorté, de bout en bout…
Publié le 17/03/2026
Ce slogan d’une station-essence aurait pu tout aussi bien être celui de la gendarmerie nationale qui s’avèrera aussi collante qu’un baklawa, si bien que le seul moyen de s’en débarrasser sera hélas de quitter le pays…
La nuit tombe et devant un grand immeuble aux bords surlignés de bleu, toute une flicaille s’agite. Un simple geste de leur part suffirait à arrêter tout récalcitrant qui accélérerai pour forcer leur barrage. Il leur suffirait de tirer un câble qui entraîne une herse de clous verticaux et stopperait aussi net toute tentative de passer outre. Dans une ville dont je tairai le nom, je suis une voiture avec trois policiers à bord dont l’ordre est donné à me conduire à l’Auberge de jeunesse… située à la sortie de la ville, légèrement perchée sur une colline, à côté d’un supermarché, mais éloignée de tous restaurants. Personne ne s’en inquiète, sauf moi. J’ignore par ailleurs à quelle sauce les Algériens eux-mêmes sont soumis à ces contrôles.
J’ai accès à une dortoir à huit lits au prix imbattable de moins de deux euros la nuit ! Cette auberge de jeunesse surdimensionnée et inoccupée me replonge dans la Libye de 2006, lorsque je la traversai à vélo avec Nathalie Pellegrinelli. Je leur fais part de mon étonnement devant la modicité de ce prix en leur disant que mon pays, 57 fois plus petit que le leur, ne connaît que des prix inversement plus élevés pour un hébergement. Mais personne ne sourcille. Le réceptionniste que je soupçonne d’être un planqué, tient à me dire qu’il s’ excuse du chauffage en panne, des douches froides. Expérience faite, toutes les Auberges de Jeunesse (ou presque) nécessiteraient une « remise à niveau » de leur insolation, de leur chauffage et de leur électricité…
L’un des policiers reprend à son tour à la main les infos contenues dans mon passeport et s’emploie à me poser les questions d’usage pour combler ce qui n’y figure pas : marié ou célibataire ? Domicile ? Je lui fais part tout de même part de mon étonnement qu’à l’ère du portable, il ne photographie pas tout simplement mon passeport, ce à quoi, il me montre son mobile privé pour me certifier qu’il est personnellement à la page. En réalité, la police algérienne carbure encore et toujours à la paperasse, elle ne semble pas encore prête à passer au numérique ! Ma « marcheroute » (itinéraire), terme utilisé par la police russe, obsède ici ou ailleurs, les forces de l’ordre. Ils ne me quittent pas sans un dernier entendu « Bienvenue en Algérie ! ». Puis s’en retournent dignement à leur routine, emportant avec eux le sentiment du devoir accompli. Pour ma part, avec 83 km au compteur et la nuit qui est tombée, je me serais bien arrêté avant. Je soupe froid dans « mon »dortoir: yaourt et flocons de céréales qui sentent le ranci. Piètre fin de journée !
Départ à 8 heures, au lever du soleil. Passé un check-post en saluant trois policiers. Lorsque j’atteins la chicane, j’entends « eh ! », mais fais la sourde oreille et continue d’avancer à un rythme pépère. Au km 29 de la journée. Une mercedez-benz de la gendarmerie m’arrête, consulte mon passeport, le photographie. L’homme est débonnaire. Et je vais désormais me faire suivre, escorter ou attendre de façon cordiale jusqu’à la prochaine fontière du wilayet (commune). Une autre équipe prend alors le relais.
Ce jour-là, je suis peu causant, m’arrête à un minuscule stand de primeurs. L’homme prétend que la police fait un excellent job, ce serait pour me protéger des harragas (ceux qui brûlent tout, les lois, leurs papiers, les émigrés clandestins en partance) qui soit-disant pourraient s’en prendre à moi et bien sûr, au risque lié au trafic du kiff. Des sujets tabous en Algérie ? Ici, on ne sait jamais à qui l’on parle.
J’arrive épuisé à Ténès (là où Isabelle Eberhardt et Slimène Ehnni passèrent un mauvais séjour), mon escorte me rattrape dans la longue descente et disparaît. J’y mange deux bols de soupe aux poissons avec une baguette de pain dans un restaurant de serveurs aux mines patibulaires super efficaces dans leur manière de servir et de débarrasser. Il règne une atmosphère interlope diffuse. Petites voitures à l’arrêt, comme suspendues. Avalé un café au lait et une pâtisserie arabe, avant de remonter en selle pour une vingtaine de kilomètre.
En demandant à un gars à la longue barbe avec un zébib si il y avait une auberge de jeunesse dans le village, le voilà qu’il ne me lâche plus la main, me la retient d’une façon très chaleureuse. Depuis Ténès, j’ai eu l’impression d’être suivi par une petite voiture… Un policier en civil me conduit à l’auberge située en fin de village. Le responsable me reçoit chaleureusement dans son bureau et je dormirai dans un dortoir à deux lits superposés, trop chauffé. Une douche chaude et un petit tour au village pour acheter deux-trois bricoles à manger. A vrai dire, je n’ai pas une grande faim.
Départ de l’auberge de jeunesse où le responsable s’intéresse soudainement à mon voyage : depuis quand voyagez-vous ainsi à vélo dans votre vie ? M’aurait-t-il peut-être « googlisé » ? Le vent souffle depuis le sud. « Je change le drapeau chaque semaine, cela fait partie de mon travail » me dit-il en me pointant son drapeau mangé par le vent. Je pars sous une pluie fine, m’habille-me déshabille et prends quand même le vent trop souvent de face sur ce littoral. La route s’élève souvent ou plonge dans un oued : à chaque fois un hameau ou un village qui lui emprunte son nom.