Algérie-Maroc # 1: Anatomie d’un check-post

Publié le 11/01/2026

J’ai retenu mon souffle, attendu de ne plus avoir pied en Algérie pour l’écrire et le publier en ligne. Voici donc un premier billet d’humeur.

Les escortes policières sont habituellement réservées aux seuls présidents ou V.I.P. – dit-on. Pas en Algérie! Votre serviteur a été “accompagné” de bout en bout durant toute la durée limitée de son visa touristique. Du matin au soir, avec un zèle affiché.

Il m’aura fallu qu’un jour et demi de liberté à pédaler depuis Alger pour qu’elles me tombent dessus: la police à chaque ville, (en bleu) et la gendarmerie nationale (en vert militaire) pour me guider et me protéger entre les lieux habités. Ils sont en mission: “Nous sommes là pour votre sécurité!” me répètent-ils inlassablement comme un mantra alors qu’ils ne semblent pas véritablement réaliser que je suis venu ici de plein gré, “en vacances”.

Originaire d’un pays sans mer, j’aborde ce pays-continent aux rivages lointains avec joie. Mais pour un cycliste, trente jours de visa, les courtes journées hivernales et ma maladie, ne me donnent en aucun cas l’occasion de rendre justice à l’ exceptionnelle vastitude de l’Algérie, à sa variété de paysages et de populations. Ses longues droites infinies me donnent par contre un temps considérable pour tenter de répondre à cette question centrale: l’obsession sécuritaire est-elle un aveu d’insécurité? La surveillance procédurière de mes moindres faits et gestes, de mes rencontres, la vérification continuelle de mon passeport constitue-t-elle la phobie d’un régime autocratique?

Sous un couvert de simple cycliste, serais-je un journaliste? Un espion? Une proie éventuelle de malfrats, de trafiquants ou autant de groupes armés qui se jouent de ses frontières démesurées et incontrôlables qui courent sur des milliers de kilomètres le long de la Tunisie, de la Libye, du Niger, du Mali, de la Mauritanie et du Maroc?

Un policier flouté

Au km 129, on m’ordonne de me mettre sur le bas côté. Une véritable armoire à glace au regard franc à qui je confie de suite toute ma sympathie, me réclame mon passeport et me fais signe de la suivre à l’intérieur d’un container des plus misérables. Equipement vétuste : canapé élimé qui ressemble à un vieux siège de voiture, documents suspendus à un fil électrique. Les policiers eux-mêmes semblent avoir pris le pli de ce décor raviné, à moins qu’ils en soient la substance essentielle. Bien que je leur précise que mes deux parents sont morts, un scribouilllard (il lève alors les deux mains vers le ciel!) insiste pour écrire méticuleusement les noms et prénoms de mon père et le nom de jeune fille de ma mère. Et mon adresse en Suisse, où figure-t-elle?

Je perçois instantanément dans son regard, la recherche du contact où se logerait quelque chose de réconfortant ou d’inhabituel qui l’extrairait d’un quotidien où il se doit si souvent de ressembler à un gros dur. Son stylo rend l’âme, il en fait porter un qui fonctionne. Puis il continue machinalement à recopier tout ce qui figure sur mon passeport et mon visa algérien. Il me demande mon métier. “Enseignant. De géographie. A la retraite.” Tout cela est à peu près faux, mais voyant que je lui facilite la tâche, il me demande si je suis chrétien. “Oui, bien sûr”. (Dans ce pays, comme dans beaucoup d’autres, il est tout simplement incroyable de ne pas croire en un Dieu). Il poursuit en me disant combien les lieux à venir sur ma route sont les plus beaux du monde. Tlemcen, Sidi-bel-Abbés, Allah les aurait placé exactement là. Cela tombe bien, j’ai prévu de les visiter.

Les Algériens semblent par ailleurs tous avoir une haute idée de leur pays et convaincus que leurs paysages défient toute comparaison. Le « reste du monde » ne serait que secondaire. Voir l’Algérie et mourir? Je dois avoir l’air bien innocent pour que, détendu sur le canapé, ils ne remarquent à aucun moment que je les observe sans cesse en m’efforçant par tous les moyens de mémoriser leurs comportements.

J’en profite pour lui demander comment éventuellement faire prolonger la durée de mon visa. A vrai dire, depuis que j’ai débarqué au port d’Alger, personne ne sait comment, mais chacun possède une réponse qui diffère. Son subalterne, fin comme une allumette, revêt un uniforme bleu dans laquelle il flotte. A un moment donné, n’y tenant plus, il me tend son portable pour me montrer la fête du 1er de l’an à Béchar : ski sur les dunes et course nocturne de quads illuminés. Il se penche vers moi, plante son regard avec intensité, convaincu que ces images me feraient immédiatement envie de m’y rendre !…L’adjudant, plus classe, se sert lui de son portable pour me dire des choses poliment écrites en français, comme « la procédure en cours, c’est pour votre seule sécurité ». Il me fait lire : En cas de problème : “1585, à votre service “. Mais comme tout un chacun, à aucun moment, l’un d’en entre eux serait sensible au fait que l’hiver coupe de moitié la durée d’une journée pour un cycliste et que le prolongement de ma visite dans cette antichambre de la police pourrait me forcer à pédaler durant la nuit !

On va chercher le seul qui parle français et qui aura le dernier mot : le commissaire. De petite taille, il dégage de l’amabilité et une incontestable autorité. Il vérifie à son tour mon passeport et mon visa algérien: « Soyez le bienvenue en Algérie, on est là pour vous aider » dit-il en s’asseyant à côté de moi. Première fois en Algérie ? (une autre question classique).

Où allez-vous dormir ce soir ? J’ose un « peut-être camper ». « Non, il faut surtout ne pas faire cela ! » Quelle est donc la prochaine Auberge de jeunesse ? (« Auberge » l’appellent communément les Algériens). Le commissaire, pour qui je suis bien sûr un bleu du voyage à vélo, s’étonne de mes sacoches si bombées : “Vous avez au moins de quoi bricoler votre vélo ? Des chambres à air de rechange ? Même pas un pneu de réserve ?!…

C’est un morceau imposé d’anthologie de toute la chaîne de commandement de la police algérienne à laquelle j’assiste involontairement. Ce sur quoi, je suis enfin autorisé à partir, la police plus loin se chargera avec excellence de prendre le relais. Une histoire à venir, avec ses innombrables épisodes….

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